15 juin 2010 2 15 /06 /juin /2010 18:33

        

Dans Télémagazine, Yann Arthus Bertrand s’offre une page de publicité pour vanter les mérites du tourisme « responsable », l’ « écotourisme ». Son slogan : « Ne laisser que des traces de pas, ne garder que des souvenirs ».

 

« 880 millions de personnes ont parcouru le monde en 2009 ». Contrairement à ce que pourrait laisser entendre la formule, il faut simplement comprendre que 880 millions de personnes sont allées dans un autre pays que le leur. Ce qui représente un léger recul notamment lié à la crise, pour la première fois depuis longtemps (1). En 1995, le tourisme mondial représentait seulement 534 millions de voyageurs. Les prévisions pour 2010 sont à la reprise.

 

          A priori, le fait qu’un nombre croissant de personnes fassent du tourisme est un progrès social. Le progrès social, Yann Arthus Bertrand qui évoque « cette inquiétante montée du tourisme de masse » n’en a à l’évidence que faire.  Encore et toujours cette phobie malthusienne de la multitude ! Cette Terre et cette nature « sacrées » qui sont son fonds de commerce, la masse ne devrait donc les toucher que des yeux grâce à ses albums et ses documentaires pour ne pas les profaner, et afin qu’elles restent immaculées et que seuls en profitent une petite minorité de privilégiés.  Si tout le monde avait « l’empreinte écologique » d’un YAB et ses amis de la jet set, combien faudrait-il de planètes , selon l’expression consacrée (2)?…

 

          

          Toutefois, la religion écologiste, comme le catholicisme en son temps, n’oublie pas de s’adonner au trafic d’indulgences. L’écotourisme n’est-il pas pour une minorité aisée le moyen de racheter partiellement ses offenses à Gaïa ?

 

          Opposé donc au tourisme de masse, l’écotourisme peut par exemple permettre au bobo en mal d’ « authenticité » de jouer les pseudo-ethnologues en vivant 13 jours auprès d’une communauté indienne d’Amazonie. Un magazine de voyages que j’ai feuilleté chiffrait le séjour à 3200 euros,  hors acheminement. Pour une personne, cela va sans dire. Encore était-il classé dans les budgets… « moyens ». Comme on peut imaginer que peu de touristes européens traverseront l’Atlantique à la rame, il faut rajouter le prix du billet d’avion. Et l’essentiel du bilan carbone d’un  tourisme classique est donc maintenu…

 

Pourtant, tout voyage « écotouristique » comporte un volet sur les engagements écologiques. Pour celui mentionné,  les engagements semblent forts modestes :  Ils concernent la gestion des déchets, dont tous ceux qui pourront être recyclés le seront (il ne manquerait plus qu’ils balancent leurs sacs plastique dans la jungle !…), et on ne consommera que de l’eau de pluie, « avec modération » (sic !).

 

          De son côté Yann Arthus Bertrand nous assure dans Télémagazine que le vrai tourisme éco-responsable comporte dans son prix une somme  destinée à financer des actions de protection de l’environnement. En voici une exemple, sur fond d’une belle photo dont on ne sait s’il en est l’auteur : pour éviter de porter atteinte au superbe récif corallien qui entoure la Nouvelle-Calédonie, des corps-morts ont été répartis près des lieux prisés des plongeurs et des pêcheurs, afin de permettre aux plaisanciers de s’amarrer près du récif sans dommage pour celui-ci.

 

Bref, YAB se moque de nous.

 

          Sur le site de sa fondation Goodplanet auquel il nous renvoie (3),  il est pourtant reconnu que derrière la langue de bois (« écotourisme », « tourisme durable », « tourisme solidaire »), les concepts sont très flous, les certifications se multiplient, et certaines d’entre elles relèvent du pur marketing : Question marketing, YAB parle en expert …

 

« Une dernière difficulté consiste à identifier des vacances qui soient vraiment responsables. Or, il est difficile de s’y repérer et il existe, comme dans de nombreux autres domaines, des escrocs ».

 

             C’est sûr, YAB, lui, n’abuse jamais de la confiance du public, et sa fondation est un modèle de transparence(4)…

 

             

          Par ailleurs, si le créneau de marché de l’écotourisme est largement réservé aux catégories aisées, son succès croissant inquiète déjà ses promoteurs. Dans un article traduit du magazine New Scientist, l’alarme est donnée :

 

« Le monde sauvage est étrangement perturbé. Les animaux ne dorment plus. Les ours polaires et les pingouins, les dauphins et les dingos, même les oiseaux tropicaux sont stressés. Ils perdent du poids et certains en meurent. Tout cela à cause d’une pratique censée avoir exactement l’effet inverse : l’écotourisme. »

 

 

          Comme bien souvent, ces effets contradictoires entraînent un débat entre écologistes (que l’article nomme « les biologistes »), mais un débat dans lequel en aucun cas les populations concernées n’ont leur mot à dire .

 

          D’un côté, l’UICN (sœur jumelle de la WWF) défend l’écotourisme car il « représente une alternative à la surexploitation des ressources naturelles » .

 

          Pour d’autres, des résultats d’études sur le comportement des animaux perturbés par l’écotourisme  « réfutent l’idée selon laquelle l’écotourisme est une activité écologiquement durable. Ses effets peuvent être désastreux, même dans les zones où le tourisme est régulé. En Australie, près de 350 000 personnes visitent chaque année l’île Fraser, au large du Queensland, dans l’espoir d’apercevoir des dingos.

 

C’est ainsi qu’en avril 2001, après que deux dingos eurent attaqué et tué un enfant de 9 ans, les autorités ont abattu 31 de ces chiens pour éviter d’autres attaques (Tourism Management, vol. 24, p. 699).

L’écotourisme peut avoir des effets encore plus pervers dans les régions sauvages d’Afrique ou d’Amérique du sud. »

 

Il ne fait ici aucun doute que l’effet pervers n’est pas dans l’esprit de l’auteur le fait qu’un gamin ait été tué par un chiens, mais qu’on ait du abattre des chiens…             

 

          Jeune créneau de l’écologie mercantile, l’écotourisme en plein essor est déjà dans le collimateur de l’écologie fondamentale et de ses réflexes malthusiens, pour laquelle un tourisme qui se démocratise, même très partiellement, par définition ne saurait être « responsable ». La publicité qu’en fait Yann Arthus Bertrand d’un côté tout en publiant des articles dénonçant sa massification est tout à fait cohérente avec le personnage.

 

          

Anton Suwalki

 

 

 


 

 

 

Notes :

(1)http://www.lefigaro.fr/societes/2010/01/19/04015-20100119ARTFIG00440-le-tourisme-mondial-devrait-repartir-en-2010-.php

(2) une expression à utiliser avec réserve :

http://imposteurs.over-blog.com/article-33549187.html

(3)http://www.goodplanet.info/goodplanet/index.php/fre/Societe/Tourisme/Tourisme-solidaire/(theme)/293

(4) http://www.lexpansion.com/economie/actualite-economique/la-transparence-cause-perdue-pour-des-ong_173350.html

 

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commentaires

Luc Marchauciel 15/06/2010



Dans le même ordre d'idées, dans ma région, on a le camp de Nicolas Vannier :


http://www.campnicolasvanier.com/#/Decouvrez_le_Camp/


Si j'ai bien compris, c'est 500 euros le séjour de 5 jours/6nuits sans électricité ni eau courante (pour comprendre ce que c'est la nature), et il faut ensuite ajouter l'hébergement (25 euros la
nuit petit dej non compris pour dormir dans une structure collective type tente améliorée)


Pour des activités "nature" que absolument tout le monde dans la région propose...



Cultilandes 15/06/2010



"... tout à fait cohérente avec le personnage."


En quelque sorte, ces incohérences sont cohérentes avec le personnage!



Sceptique 16/06/2010



L'écotourisme est donc l'équivalent, les fusils en moins, d'une chasse qui serait autorisée tous les jours, toute l'année. Les animaux sauvages ont droit au martèlement des pas, aux cris de
surprise, et, surtout, à une saturation d'odeurs suspectes. De quoi être stressé, effectivement. L'enfer YAB est pavé de bonnes intentions! 



karg 16/06/2010



Bouffer par un dingo? Franchement, c'est pas la faute des dingos, complètements débiles de les abattres, faire du tourisme dans des coins dangereux c'est sympa (6 mois de Guyane dans les dents,
j'y retournerai bien me ballader en forêt) mais faut assumer. YAB a raison sur le fait que le tourisme de masse peut dégrader l'environnement, mais franchement, autant le dégrader pour des
loisirs ponctuels qu'avec des accidents, des exploitations minières et pétrolières minables et j'en passe. J'aimerai bien qu'on chiffre tous ça, quel % des milieux naturels est détruit pour le
tourisme, et comparer avec d'autres activités, notamment la rurbanisation.



Sceptique 16/06/2010



question à karg: on y va comment, en Guyane?



karg 17/06/2010



En avion, mais les très long courrier ont un rendement énergétique comparable à la voiture. Un avion consomme surtout au décollage. Je suis pas persuadé que le transport de passager en bateau
soit rentable écologiquement parlant sur un telle distance, il faut prendre en compte les rejets carbonne du temps de voyage (pour produire de l'eau douce par exemple).



La coupe est pleine 19/06/2010



@Karg


 


Je crois que jusqu'ici un avion est fabriqué avec les minerais extraits de vos "minables" exploitations minières et consomme des produits pétroliers pour voler,
eux-mêmes provenant des "minables" exploitations pétrolières ....



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